Evocation de la vie
au début du siècle
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Au début du siècle, le village de Saint-Germain-de-Calberte était particulièrement vivant - c'est du moins le souvenir qu'en ont gardé les anciens qui nous ont rapporté leur témoignage -.

Un fait qui reflète la vitalité du village à cette époque-là: il y avait 13 cafés aux alentours de la guerre de 1914-1918. (Il n'en subsite qu'un seul de nos jours).

Du nord au sud: le café Deleuze dont le patron, entouré de ses six enfants, accueillait surtout la jeunesse qui venait danser les jours de fête et le dimanche; il a laissé place, plus tard, au salon de coiffure. A quelques pas, de l'autre côté de la ruelle, on trouvait le café Amouroux: une petite salle tenue par la patronne qui exerçait aussi l'activité de modiste. Juste mitoyen, le café Verdi, tenu par un couple de parisiens retraités avenants et sympathiques. Plus bas, près de l'église, avec sa large terrasse ombragée par une treille, le café Plantavit permettait d'apprécier la fraîcheur des soirées d'été. C'est d'ailleurs le café qui s'est maintenu le plus longtemps. Autour de la mairie, aujourd'hui La Poste, se trouvait le café Boniol dans le rez-de-chaussée de l'ancienne gendarmerie, le café Sicart et le café d'Europe, qui tous les deux jouxtaient l'actuelle boulangerie. Ces cafés étaient les rendez-vous préférés des joueurs de boules qui pratiquaient leur jeux favori au milieu de la chaussée avec des boules en bois, ou bien des boules dites "cloutées", boules de bois soigneusement recouvertes de clous à la façon des écailles de poisson. Un peu plus loin, face à la rue de la Cantarelle, le café Pic accueillait la jeunesse également le dimanche, quand celle-ci ne s'était pas rendue dans les veillées de quartier du côté du Mazel, de la Bastide ou de la Flandonnenque où jeunes filles et jeunes gens se retrouvaient pour danser au son de l'accordéon ou au rythme de chants improvisés.

Pour terminer la tournée des cafés, on trouvait, juste en face, le café Soulages, agrémenté d'une petite terrasse ombragée.

Comme dans beaucoup de villages cévenols, ces cafés étaient une activité économique d'appoint, notamment lors des jours de foire et de fête. "bien sûr, ils n'étaient pas chaque jour remplis". A cette époque, le café était un lieu de rencontre pour les habitants du village, mais c'était surtout pour les gens de la campagne l'endroit où on apprenait les dernières nouvelles, quand on venait une fois par semaine faire ses courses au village. On rentrait pour discuter et se tenir au courant devant un bon verre de vin rouge de pays. Cela donnait un peu de muscle dans les mollets car, pour beaucoup, il fallait une ou deux heures pour retourner chez soi, chargé de sa "biasse", une longue besace fendue en son milieu et que l'on portait de part et d'autre de l'épaule. Elle contenait tout ce qui était indispensable et que l'on ne produisait pas soi-même: du pétrole, du sucre, un peu de café, des pâtes, de l'huile, quelquefois du pain frais quand la fournée de la ferme avait été consommée, du poivre, et du sel quand on tuait le cochon, et traditionnellement à Noël une orange pour chacun des enfants de la famille. Souvent en hiver par les froids, on préférait le café servi dans de hauts et épais verres à pied, accompagné d'une petite bouteille d'eau de vie de forme conique et graduée. On dégustait ces boissons sur le marbre des tables, seul luxe de ces établissements avec, parfois, un ou deux grands miroirs placés face-à-face.

D'autres établissements plus importants assuraient également l'accueil et la restauration; le café-restaurant Lafont, situé à l'entrée de saint-Germain sur la route de Jalcreste, accueillait dans sa vaste écurie voûtée voitures et chevaux. A l'étage, le patron et la patronne tenaient table d'hôte.

Un peu plus haut, la pension de famille tenue par Agathe, dite "Gathou", accueillait ses pensionnaires - surtout des ouvriers au travail dans les chantiers des environs; c'est là que fit halte Stevenson lors de son passage à Saint-Germain-de-Calberte; Près de l'ancienne mairie (à l'emplacement du café actuel), le café-restaurant Mazauric, surnommé "Trappelou", était le lieu de réunion lors de élections ou campagnes électorales, qui étaient parfois animées. L'une d'elles a littéralement divisé le village en "drefyfusards" et "monestieristes" au cours de l'année 1912 qui opposa Dreyfus et Monestier.

Ensuite à l'entrée du village, vers Saint-Etienne-Vallée-Française, on trouvait le café-restaurant Saint-Martin, qui s'est agrandi par la suite et s'est forgé une certaine renommée dans la région. C'est le seul restaurant qui se soit maintenu jusqu'à une époque assez récente.

Si toutes ces maison n'avaient qu'une activité réduite en semaine, elles avaient du mal à contenir toute la clientèle les jours de foire. "ils étaient complètement pleins, il fallait souvent en passer plusieurs pour trouver une table vide."

Le marché des moutons se tenait à la place de l'église alors appelée "place du Castre"; il débordait les limites du village jusqu'au plan. Les maquignons arrivaient souvent la veille avec la diligence afin d'être de bon matin à l'ouverture du marché. Souvent l'affaire, "la patcho", se concluait au café.

Forains et colporteurs donnaient eux aussi une grande animation aux foires; leurs étalages s'étendaient de la rue de la Cantarelle jusqu'à la place du Castre. La plupart venaient d'Anduze, Saint-Jean-du-Gard, la Grand-Combe ou Florac. Ils se déplaçaient en voiture tirée par un cheval ou un âne et ils avaient roulé une bonne partie de la nuit, et parfois la nuit entière, car il fallait arriver de bonne heure pour choisir un emplacement bien achalandé; Certains parmi les marchands habitués faisaient retenir leur place par le crieur public.

Il y avait des étalages de toutes sortes, des marchands d'habits, des marchands de drap, des sabotiers et cordonniers, des marchands de cordes, de couteaux, de colliers et clochettes pour les moutons, le marchand de berlingots, des horlogers: "Trois horlogers venaient réulièrement - un venait de Saint-André-de-Valborgne; c'est l'un des premiers marchands qui soit venu en automobile à la foire de Saint-Germain. C'était une petite Renault rouge - les gens de la campagne étaient extasiés de voir rouler une voiture sans chevaux. On trouvait aussi un horloger de Saint-Jean-du-Gard qui se déplaçait avec sa malette sur son vélo et que l'on appelait "le Suisse"... ainsi qu'un jeune couple de Saint-Jean-du-Gard, également spécialisé dans la vente de pendulettes et de réveils."

"Aussi vous pouvez penser quelle était la joie des enfants de la campagne qui découvraient tous ces étalages pour la première fois. Nos parents nous amenaient pour nous offrir une sortie, mais aussi pour nous acheter le nécessaire: vêtements, sabots, galoches, mais très rarement des souliers. On en possédait une paire pour les dimanches que les frères aînés avaient déjà portée et on chaussait des sabots dès les premiers pas."

Les foires les plus importantes étaient celles du 19 novembre et du 3 mai. Citons à ce propos les foires très particulières de la "loue", qui avaient lieu au hameau des Ayres, non loin de Saint-Germain; Sur les crêtes le dernier dimanche de septembre (la petite loue) et les deux premiers dimanches d'octobre (la grande loue), jeunes gens et jeunes filles, les habits de semaine sous le bras, vont louer leur service de ramasseur de châtaignes et laisseront en gage leurs vêtements de travail au propriétaire qui va les employer pour la saison de ramassage des châtaignes. La réputation de ces "loues" débordait largement les communes avoisinantes et il n'était pas rare de rencontrer des jeunes gens descendant du nord du département;

Une grande fête se tenait sous les énormes châtaigniers séculaires et on dansait et on jouait; d'ailleurs, les jeunes gens de Saint-Germain connaissaient bien la musique, la plupart étant instrumentistes dans l'harmonie dirigée par le docteur Portal; les répétitions avaient lieu dans le pré de "la garde" sous le temple.

Si les foires étaient un lieu d'échange et de commerce important, de nombreux magasins assuraient l'approvisionnement;

L'épicerie Benoit sur la place du Castre était également régie et débit de tabac. Face à l'église, l'épicerie-quincaillerie était aussi boucherie-charcuterie. Le magasin dit "la coopérative" a changé plusieurs fois de place. Le magasin Figuière était aussi une mercerie; il se trouvait face à l'actuelle boulangerie.

La boulangerie Daumet s'est succédée de père en fils à l'emplacement de la boulangerie actuelle; mais on trouvait aussi la boulangerie Chabrol, sous la pension de famille de "Gathou", et la boulangerie Fabre sur la place du Castre.

Les élégantes de Saint-Germain pouvaient porter de belles toilettes. Ainsi on trouvait deux marchands de tissu: la maison Labaume et la maison Tinel, dans la rue haute; et la mercerie, tenue par Rachel Benoît, près du café Plantavit.

Elles pouvaient être également bien chaussées; les sabotiers Mazoyer, dans la rue haute, et Afflatet, dans la rue basse, les cordonniers Ayral et Saltet, respectivement situés dans la rue et sur la place de la mairie, taillaient et découpaient sabots, galoches et souliers sur mesure.

Tous les tissus prenaient forme dans la maison de Madame Aline, couturière; les doigts agiles de sept apprenties transformaient dentelles, cadis, cretonnes et soies en corsages, blouses, gilets et robes.

En ce temps-là, les femmes portaient surtout le chignon, mis en valeur par une coiffe confectionnée par les modistes; aussi on ne trouvait qu'un seul coiffeur, réservé uniquement aux hommes, Lapierre, surnommé "la flûte".

La vie n'était pas toujours facile pour les ménagères, il fallait aller chercher l'eau avec son seau à la fontaine, située au coin de l'église; il fallait laver son linge dans le ruisseau de "l'escale-vielle" ou de la "lune" - quatre lavandières exerçaient leur métier quelle que fut la saison; quelquefois par les hivers rigoureux, il fallait casser la glace à coup de battoir. Marthe Fort, Madame Bancillon, Madame Pascal et Rose Rouvière ont assuré ce métier pénible jusqu'à la construction des lavoirs municipaux, et elles ne chômaient pas, car dans le village il y avait beaucoup de monde.

Saint-Germain, chef-lieu de canton, accueillait de nombreux fonctionnaires - six gendarmes logés à l'emplacement de l'actuelle colonie de vacances, quatre instituteurs, quatre cantonniers, trois facteurs, deux agents forestiers, deux employés des indirectes, un employé du trésor, un juge de paix, un greffier, un receveur d'enregistrement, un percepteur et son adjoint, un postier et son aide, un curé, un pasteur... Artisans et compagnons étaient nombreux. Trois maçons, Filemon, Meynadier et Bruc qui avaient construit le clocher de l'église. Deux entrepreneurs de travaux publics qui employaient de nombreux ouvriers - les entreprises Lechapt et Plantavit. Deux menuisiers.

Dans la campagne, les derniers meuniers fermaient leur moulin, au Cros et à Croisance.

Si peu d'artisans venaient de l'extérieur, chaque année aux saisons de nombreux jeunes gens partaient pour "la batteuse", ou pour les côteaux du Gard, où les "colles" de quarante vendangeurs allaient couper et porter les raisins mûris du côté de Château Roubaux ou de Gallician. Les jeunes filles, elles, se retrouvaient à remoulins pour la cueillette des cerises ou vers Châteaurenard, pour l'expédition des raisins de table.

Mais ce qui donnait le plus de vie au village, c'étaient les cinquante fileuses qui travaillaient chaque jour dans la filature, dont la haute cheminée se dressait dans la rue basse.

"Quand on sait qu'un cocon produit un fil de soie qui peut atteindre la longueur de 1500 mètres et qu'une fileuse dévidait dans sa journée de 1400 à 1550 cocons, ces cinquante fileuses avaient, à la fin de la journée, obtenu une longueur de fil de soie qui aurait deux fois le tour du monde..."

Textes de Marcel et Maurice Roux (père et fils)

Autres: historique de Saint-Germain-de-Calberte - l'ancien hôpital de Saint-Germain - guerre des Camisards - le protestantisme local



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